Interview avec Fujiya & Miyagi

 Fujiya & Miyagi en 2006 à l'époque de "Transparent Things" (de gauche à droite : Steve Lewis, Matthew Hainsby, David Best)

Fujiya & Miyagi en 2006 à l'époque de "Transparent Things" (de gauche à droite : Steve Lewis, Matthew Hainsby, David Best)

Cette année marque le dixième anniversaire de “Transparent Things” par Fujiya & Miyagi, et pour fêter l’occasion, le groupe a sorti l’album pour la première fois en vinyle (transparent, naturellement) le 17 novembre.

Nous connaissons ici à Slip Inside This Sound, de A à Z l’album et voulions en savoir plus au sujet de sa création, nous avons donc contacté le chanteur/guitariste, David Best.

C’était un immense honneur de l'avoir l’interviewé et d’avoir pu discuter de la naissance et de la construction de l’album, de ses influences et des souvenirs qui lui sont rattachés, afin de vous offrir le récit le plus complet possible raconté par le groupe sur "Transparent Things”.

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Avec le recul que pensez-vous aujourd'hui de “Transparent Things” ? Quels souvenirs avez-vous, dès les premières idées jusqu’à la sortie de l’album ? Quels souvenirs vous reviennent lorsque vous pensez aux tournées et à la promotion de “Transparent Things” ?

L’album me plaît toujours autant et je pense que l’album se porte assez bien. La seule pression que nous ayons ressentie au sujet de l’album était uniquement dû à notre volonté de réaliser un album dont nous serions fiers. C’est un album assez simple à bien des égards et probablement un des plus forts.

Steve et moi-même étions des fans de Can et Kraftwerk ainsi que Talking Heads et ESG. Nous écoutions également des groupes électroniques actuels de l’époque comme Aphex Twin, Squarepusher et Plaid. The Beta Band et Lali Puna faisaient également partis de nos influences au début. J’étais davantage influencé par la musique allemande des années 70 et Steve était plus influencé par la musique électronique mais le croisement de nos goûts était vaste.

Maintenant, nous sommes influencés par les idées que nous avons chacun mais au début, nous n’étions pas timides par rapport aux influences de nos groupes préférés. C’était plutôt un sentiment général plutôt que prendre des idées spécifiques de chansons spécifiques. Je pensais que c’est quelque chose naze à faire. Il y a eu cependant quelques exceptions.

Je me souviens de la chanson “Sea Song” de Robert Wyatt était une grand influence sur “Ankle Injuries” vocalement, mais je doute que quelqu’un l’ait remarqué. J’imagine que c’est un avantage de ne pas pouvoir chanter correctement. “In One Ear And Out The Other” était redevable à Talking Heads et dans “Collarbone”, il y a définitivement une touche d’ESG dedans. 

Notre album a été rythmiquement influencé par Neu! mais c’est une version très simplifiée et électronique du beat motorik, pas une reproduction. Des artistes prétendent souvent être inspirés par Neu! ou Can ou La Düsseldorf pour être vus comme cool alors qu’ils ne sont en réalité pas réellement intéressés par ces groupes. Peut-être est-ce leurs algorithmes “ Spotify" qui leur ont suggéré de le faire. J’espère que l’album est devenu plus que la somme de toutes ses influences car nous avons beaucoup donné de nous. C’est bien cependant d’attribuer à des gens le mérite qu’ils nous aient aidés à créer notre son. Sly & The Family Stone a été une grande influence, ce qui n’est jamais mentionné et en particulier grâce à leur album “Fresh”.

 

Quel a été votre approche dans l'écriture de “Transparent Things” ? En quoi était-elle différente d’”Electric Karaoke in the Negative Style” ? Est-ce que vous êtes allés dans le studio avec une idée concrète du son de l’album ? Est-ce que tout le monde a apporté sa contribution au son de l’album?

Notre premier album, "Electro Karaoke in the Negative Style”, était moins orienté vers des chansons et assez détendu. À bien des égards c’était un peu un faux départ. Nous recherchions nos pieds par rapport à ce que nous souhaitions créer comme son et comment nous pourrions le faire. 

Musicalement, la plupart de “Transparent Things” a été écrit à l’appartement de Steve (à l’époque) à Vernon Terrace à Brighton, et aussi dans son appartement subséquent. Je me souviens beaucoup de lui en train d’écrire la partie piano sur “Ankle Injuries” et pensais que nous allions créer quelque chose de bien. Nous avons enregistré la voix et la basse et quelque autres choses aux Studios Church Road à Hove aussi, où nous enregistrons toujours. 

C’était une progression assez naturelle en terme de formation des chansons. Nous avons eu la chance de n’avoir aucune attentes ou pression de temps. Au final, c’est un album assez innocent doté d’un son pur. Nous ne pensions pas que beaucoup de gens seraient intéressés par ce que nous faisions, donc, c’était seulement pour le plaisir de créer la musique. 

Steve programmait les parties batterie à ce moment là et il y avait de très bons rythmes sur l’album, spécifiquement “Photocopier”, qui est probablement ma chanson préférée. Il adore aussi les synthés, donc c’était son domaine. J’ai souvent écrit des chansons en composant des lignes de basse plutôt que des accords. Les paroles ont été écrites au même moment. “Collarbone” est un très bon exemple de cela. Après nous ajoutions la parties additionnelles et les rendions en chansons. 

 

Selon certaines sources, vous êtes allés en studio à quatre après les tournée d’”Electric Karaoke in the Negative Style”. Après un peu de temps, vous vous êtes retrouvés à deux membres avant d'ajouter le bassiste Matt “Ampersand” Hainsbury. Selon vous, est-il la pièce manquante du puzzle ? Est-ce que ce changement a eu un impact sur les sessions d’enregistrement ?

Après le recrutement de Matthew Collins et Matthew Avery au sein du groupe, nous sommes devenus plus confiants sur scène et plus orientés vers la danse. Je pense que c’était la synthèse entre vouloir devenir meilleur à l’écriture et à la production de chansons et le saut que nous avons fait en tant que groupe sur scène qui nous a mené à ce qu’est devenu “Transparent Things”. 

Nous avons généralement commencé à écrire à deux et c’était plus un travail par rapport aux sons, mélodies et paroles que le fait de répliquer des albums existants. Je suppose que nous avions quelques signatures stylistiques telles que les chuchotements et les interactions vocales entre moi, Matthew et Steve. 

Je me souviens que la durée entre les idées initiales et l’album terminé était assez longue. Après quelque temps, nous ne nous sommes séparés des deux Matthews et un autre Matthew (Hainsby) nous a rejoint. Cela nous a donné l'impression de ne travailler qu’avec des gens qui s’appelaient Matthew. Nous nous sommes simplifiés en terme de musique et je pense que cela a été bénéfique aux chansons. 

Nous sommes un groupe minimaliste et quand nous avions créé des chansons qui comprennent beaucoup de niveaux, je trouve que nous n’étions pas si efficaces. 

Steve et moi avons écrit la majorité de l’album mais il y a des contributions clés des autres Matthews aussi. Le chant “Fujiya and Miyagi” au début de l’album n’était pas de moi mais de Matthew Collins, par exemple. Matt Avery a écrit le bridge (pont) dans “Sucker Punch” et Matthew Hainsby a aussi contribué aux chansons “Transparent Things” et “Cassettesingle”, le dernier étant la seule chanson résultant d’un boeuf, qui est une des mes activités les moins prisées. Il est très rare que quelque chose de bon ressorte d’un boeuf entre nous. Matt Hainsby ne jouait même pas de guitare basse avant que nous lui ayons demandé de nous rejoindre en tant que bassiste. Nous nous entendions bien et il aimait bien le groupe Wire.

 

Comment avez-vous écrit les paroles pour les chansons ? Est-ce que vous aviez déjà un cahier de paroles ou c’était la composition qui est venue en premier ?


J’avais beaucoup de cahiers avec des fragments divers dedans. Quelques chansons sont nées d’un titre ou d’une idée générale, comme “Collarbone”. Elles se sont écrites presque toutes seules. 

Un grand nombre de chansons étaient nostalgiques et concernaient l’adolescence. “Collarbone” était comme ça, “Ankle Injuries” aussi, qui parle d’une perte d’innocence en retrouvant accidentellement des pages de magazines obscènes dans des buissons en se rendant à l’école. Au moins, internet a mis fin à ça aujourd’hui. 

J’ai lu que Bob Dylan a écrit “A Hard Rain’s Gonna Fall” en utilisant toutes les lignes restantes et en les mettant toutes ensembles. Je crois qu’il a dit qu’il n’avait pas le temps pour écrire toutes les chansons et a donc mis toutes ses idées en une. J’aimais beaucoup cette idée et j’ai été influencé par cela avec “Photocopier”. Je suppose que cela a vraiment commencé avec les paralogismes. 

Pour écrire des paroles, j’utilise deux méthodes : soit je commence des chansons moi-même, je les développe avec la musique déjà en tête soit c’est Steve qui créé la musique et j’ajoute les mots dessus.

 J’aime bien les deux, mais la deuxième option est plus difficile. Maintenant, j’ai trouvé une troisième manière, celle de brancher un micro et de créer des paroles spontanément, cette idée me venant d’Iggy Pop qui utilisait apparemment cette méthode pour créer. Je suis un fan de ça en ce moment.   

Par exemple, dans la chanson “Collarbone”, on entend des similarités avec “Dem Bones/Dry Bones” pour une partie des paroles dans la chanson ? Comment le fait d'être dans la chanson est arrivé ?

J’aimais beaucoup la série, “Le Prisonnier" et dans le dernier épisode, Patrick McGoohan l’a chanté. Plus tard, j’ai regardé “Singing Detective” et la chanson était dans la série aussi. Le label qui a initialement sorti l’album nous a demandé de ne pas mettre cette partie dedans car ils ne l’ont pas compris. 

 

Quelles influences aviez-vous lors de l’écriture des paroles ? Dans la chanson-titre, “Transparent Things”, cela me rappelle des expériences vécues à Brighton, comme les écoles de langue, des pistes de vélo marquées et les sacs à dos sablonneux. Brighton, a-t-elle joué un grand rôle dans l’album ?

À l’époque, je pensais que cela n’était pas le cas mais avec le recul, cela a évidemment joué un role. Je cherchais ce qui n’allait pas dans ce je que voyais plutôt que célébrer. C’est assez insignifiant mais des choses comme des cyclistes qui conduisent sur des trottoirs me rendaient dingue et c’est toujours le cas. Aller sur les routes ou marcher, bon dieu !

On peut probablement réduire les thèmes de notre album en trois catégories : la nostalgie, l’environnement et les relations.

 

Dans la nouvelle version de l’album se retrouve une chanson jamais disponible, “Different Blades From the Same Pair of Scissors. Comment décrivez-vous cette chanson ? Ainsi que “Reeboks in Heaven”, y a-t-il d’autres chansons ou outtakes des sessions d’écriture/enregistrement studio que vous avez enregistrées plus tard ? 

“Different Blades” est une pièce de musique qui dure 40 minutes et a été créé comme un morceau pour courir. Cela comprend six idées qui se sont réunies. Je trouve que ça a son charme. 

“Reeboks in Heaven” était sur la version américaine et sera aussi sur la nouvelle version en vinyle. Si une idée ne fonctionne pas bien, on la laisse tomber assez rapidement, donc il n’y a pas d’autres chansons complètes. Je suis sûr qu’il y a d’autres fragments. 

Cependant, nous avons d’autres versions de nos chansons. “Collarbone” était assez saccadée et beaucoup plus lente à la base. “Ankle Injuries” a eu une longue période de gestation et il y a probablement quelques variations qui traînent. Peut-être allons nous regarder et mettre quelques versions sur Soundcloud. 

Je ne me souviens pas de chansons de transitions entre “Transparent Things” et le prochain album, “Lightbulbs”. C’est souvent sympa de commencer fraichement quand on crée un nouvel album.

 

Quels sont vos avis concernant les vidéos de promotion pour “Ankle Injuries” et “Collarbone” qui sont sorties ? À quel niveau votre avis a été pris en compte dans la création/l’approbation de ces vidéos ? Auriez-vous choisi d’autres de sortir d’autres titres ?

J’ai adoré les deux vidéos. “Ankle Injuries” avait l’air incroyable. Elle a été réalisée par Wade Shotter. L’animation a été faite en Nouvelle Zélande. Il a aussi réalisé les vidéos de “Knickerbocker” et “Sore Thumb” pour nous. John Davison a fait la vidéo de “Collarbone”. 

Je suis de l’avis que si on croit à la personne, on devrait la laisser libre pour avancer. Souvent, quand il s’agit de séquences de soi-même, c’est comprehensible de se sentir gêné et il y avait des occasions où nous avons demandé aux réalisateurs de changer quelques séquences mais pas avec ces vidéos. Nous avons sorti “In One Ear & Out the Other” avant les deux autres mais il n’y avait pas de vidéo. Je suis content du choix de ces trois chansons.

Fujiya & Miyagi - "Collarbone" (réalisée par John Davison)

Si vous aviez la possibilité, est-ce que vous enregistreriez un EP/album instrumental du style ‘krautrock’, comme les morceaux “Cassettesingle” et “Conductor 71” ?

Nous avons essayé de nous éloigner des chansons de style krautrock car nous ne voulions pas être catalogués et vu  comme peu original. Avec le recul, c’est un peu dommage parce que nous étions assez doués avec ce genre de chansons. 

J’ai créé plus de chansons dont la compositions est basée autour de la guitare que je pourrais sortir séparément du groupe, elles ont plus un caractère motorik. Ainsi que le disco électronique, c’est probablement mon genre de musique préféré.

Un jour peut-être nous réaliserons un EP ou un album instrumental en tant que Fujiya & Miyagi.

 

Avec le recul, est-ce qu’il y a des choses que vous auriez faites différemment ? De quelles parties de l'album êtes-vous les plus fiers ?

L’album est tel qu’il est et je suis content de ce qu’il est. Je me suis rendu compte que la perfection n’existe pas dans la musique et si c’était le cas, elle serait la chose la plus ennuyeuse à écouter. Je suppose que je suis fier de l’album dans son intégralité. Il y a un côté assez agréable dans cet album, quelque chose qui est difficile à répliquer ou même à articuler correctement. On ne peut jamais être nouveau encore. L’album a eu l’avantage d’être le point de départ pour beaucoup de gens qui nous découvrent. Notre esthétique est assez spécifique, donc le point d’entrée aurait l’impact le plus fort. Un aspect du groupe dont je suis très fier est que nous sommes toujours là, là où beaucoup de groupes ont jeté l’éponge. 

 

Qu’est-ce que vous avez pensé des reviews/de la réception de l’album quand il est sorti en 2006 ?

Nous étions vraiment surpris et contents. La sortie de l’album aux États-Unis était échelonnée, donc les revues ont été écrites sur une période assez longue, cela a aidé l’album parce que les journalistes étaient déjà familiers avec l’album avant de le critiquer/reviewer. Nous n’avons pas soufferts de l’école de journalisme Pitchfork : “taper une review pendant l’écoute”. Je trouve n’importe quelle review difficile à lire. Évidemment, c’est toujours sympa quand il y a des bonnes reviews mais je les lis quand même à travers mes doigts un peu comme regarder un film qui me ferait frissonner.

 

Pensez-vous que l'industrie musicale a beaucoup changé depuis la sortie de l’album ? 

Oui, c’est le cas, mais le plus important est de s’adapter. Il y a autant d’avantages que d’inconvénients. Ne pas avoir de barrières entre le groupe et les gens qui l’aiment bien est génial. L’impact immédiat de la musique est aussi génial. Quand on voit des rockstars des années 90 qui pleurent parce qu’il ne vendent pas des CDs, c’est assez pathétique. Nous avons notre propre label de disque, donc nous bénéficions du côté streaming. Nous jouons toujours beaucoup sur scène et l’interaction nous fait plaisir. Si c’est possible je pense que c’est mieux de le faire soi-même. Si nous avions été signés par une maison de disque avec plus de poids, nous aurions pu être plus connus, mais je suis satisfait de notre parcours.

 

En sortant “Transparent Things” pour la première fois en vinyle et la tournée suivante, jouerez-vous l’album dans son intégralité ? Ou serait-il un mélange de chansons de votre catalogue ? Est-ce que nous allons voir des versions retravaillées comme “In One Ear & Out the Other” à Paris en 2009 ?

Nous n’allons pas jouer l’album du début à la fin, je trouve que c’est kitsch. Cette nouvelle sortie de l’album est arrivé parce que l’album n’a jamais été pressé en format vinyle auparavant et nous voulions le réaliser. Nous sommes plus dans l’avenir que le passé. Malgré cette phrase, je me contredis clairement, nous allons jouer la plupart des chansons avec notre set normal. Sauf que nous jouons une version plus longue de “In One Ear & Out the Other”, les versions des autres chansons seront assez fidèles aux versions de l’album. Nous n’avons pas répété toutes les chansons, donc à ce stade, je ne sais pas avec certitude. Nous allons cependant jouer “Photocopier”.

 

Fujiya & Miyagi va promouvoir la sortie de l’album en format vinyle lors de concerts en France (Paris au Point Ephémère le 23 novembre), Irlande, Angleterre et Chine avant la fin de l’année.

 

Site officiel (commander Transparent Things ici)

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Page d'évènement pour le concert au Point Ephémère (23.11)

 Fujiya & Miyagi en 2017 2017 (de gauche à droite : Steve Lewis, David Best, Ed Chivers, Ben Adamo / crédit photo : James Kendall) 

Fujiya & Miyagi en 2017 2017 (de gauche à droite : Steve Lewis, David Best, Ed Chivers, Ben Adamo / crédit photo : James Kendall) 

FRENCH, INT FRMarc Harvey